Anne Queffélec, la rencontre entre le spirituel et le physique

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Un quart de souffle. Un petit signe de rien du tout, symbolisant un très bref silence. Mais pour Anne Queffélec, un sens immense. « Beethoven aurait pu terminer sa dernière sonate par un accord, mais il a choisi de poser ce silence comme un dernier mot. Veut-il ainsi passer le relais à l’interprète, à l’auditeur ? »

Dans la salle de la Maison de la Radio, après une matinée d’interview sur France Musique, le pianiste, souriant, est infiniment disponible pour évoquer les trois dernières œuvres pour piano seul, composées entre 1820 et 1822 par l’auteur de la 9e Symphonie.

« D’une manière sublime, libre, réfléchie, elles clôturent le journal intime que constituent les 32 sonates. Beethoven savait qu’ils étaient les derniers, qu’il terminait ce livre ouvert dans sa jeunesse », explique Anne Queffélec.

« Un défi physique »

Si la pianiste a fréquenté de près et régulièrement l’avant-dernière de ces pièces, c’est la première fois qu’elle enregistre et donne un concert ensemble. « Une joie intense mais aussi un défi physique. A la fin du récital, j’ai même du mal à me lever du tabouret pour saluer le public. Sans doute parce qu’il s’est complètement mobilisé de manière très organique, poussé à bout. En veillant bien sûr à garder le contrôle pour ne pas tomber dans le fossé ! Et l’on comprend que ce jeu agile et simple, profond et dénué de tout effet, est le fruit d’une maturation exigeante, d’une réalisation.

Une « bonne fatigue » qui la fait pourtant réfléchir sur le temps qui passe et « sur qui (moi) reste comme interprète », confie-t-elle en toute sincérité. Au sommet d’une carrière « sans cesse traversée par le doute », Anne Queffélec aurait eu de « terribles regrets » si elle n’avait pas été confrontée à ces sonates. « Depuis mes débuts, je sais que la musique n’a pas besoin de moi, mais j’en ai besoin ! »

Amoureuse de la musique française

Immédiatement, il complète ce constat par un autre : la nécessité de communiquer avec le public. Et on sait que, dans sa bouche, ce n’est pas une formule. Désireuse de présenter aux auditeurs dès qu’elle le peut les œuvres qu’elle va jouer, l’artiste ressent très fortement cette « conjonction entre (son) intérieur et celui de chaque auditeur. Qu’est-ce qui nous unit ? La force de l’invisible qui dépasse et rassemble nos singularités, nos soucis et nos joies ». Et de citer cette devise tirée de l’ordre dominicain : « Le concert, pour moi, consiste à « donner aux autres ce que l’on a contemplé ». »

Amoureuse de la musique française, pour « sa concision, sa limpidité et sa modestie », Anne Queffélec, répétant, « le temps presse », se demande ce que fait le génie intemporel des compositeurs. « Beethoven, malgré les difficultés et la surdité, considérait la joie, celle de son célèbre hymne, comme un but, une volonté, un courage. »

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Merveilleuse ambassadrice de Mozart et de Schubert, elle s’émerveille avec une tendre tristesse de la créativité de ces « jeunes à qui la mort n’a pas laissé le temps de vieillir ». Il parle d’eux comme de compagnons qu’il sert avec amitié et respect. Et ils lui semblent d’autant plus précieux que le monde saturé d’images et d’injonctions à « aller vite et consommer » la laisse souvent perplexe.

« Il faut tellement de temps pour comprendre une œuvre, pour parvenir à une interprétation ! Par exemple, comment entrer une partition, comment jouer les premières notes, comment en sortir, sont extrêmement importants. Et ça ne se trouve pas en un jour », supplie-t-il, rappelant une phrase de Maria Callas lors d’une masterclass. « Avant même que son élève ne chante la première note, elle lui a dit : ‘S’il te plaît, recommence : tu n’es pas entré, tu es venu.' »

« Dépasser le piano et ses contingences »

Tout en remerciant l’existence de lui avoir accordé le privilège de « vivre avec la beauté », Anne Queffélec ne s’interdit pas de se projeter dans l’avenir. A ceux des Concertos de Mozart, qu’il n’a pas encore joués, mais aussi aux Préludes et Fugues de Bach qui ont marqué ses années d’études. « Au début, nous avons tendance à admirer son architecture époustouflante avant tout. Mais Bach n’est pas seulement un mathématicien extraordinaire. C’est aussi un homme très incarné qui fait couler la sève entre les notes. »

S’immerger dans sa musique, comme dans tout chef-d’œuvre, c’est « attirer et libérer son énergie dans un jeu fascinant de réciprocité ». C’est aussi, s’enthousiasme-t-il, « aller au-delà du piano et de ses contingences. Pour aller ailleurs. »

Son inspiration. Le poète et mystique Angelus Silesius

« Je ne connaissais pas ce poète germanique du XVIIe siècle, mais j’ai été impressionné lorsque j’ai découvert une de ses épigrammes où il disait que c’était ‘un non-sens pour un homme d’aller boire à l’étang alors qu’il y a la fontaine à l’intérieur.’ Cette phrase d’une sagesse étonnante me semble si appropriée à la soif contemporaine des réseaux sociaux qui nous éloignent de notre vie intérieure.

Angelus Silesius nous invite à redécouvrir et mobiliser la liberté qui existe en chacun de nous et que nous n’exerçons pas assez. Fascinés que nous sommes par la « royauté imaginaire du monde », comme le dit la philosophe Simone Weil. La musique et l’art en général nous aident à nous détacher de cette royauté et, excusez-moi de citer un autre grand penseur, à lutter contre le « complot contre la vie intérieure » que déplore Bernanos. »