Paris Fashion Week : redonner à cet art ce qui lui appartient

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FactualCour Carrée du Louvre, Bourse de commerce ou scène de l’Opéra Bastille : du 17 au 22 janvier, la mode masculine défile dans des espaces d’art prestigieux, pour des collections à la créativité débridée.

« La mode est un art et Paris est là pour le faire savoir. Il s’agissait essentiellement des principaux défilés de la semaine de la mode automne-hiver 2023-2024, qui s’est déroulée dans la capitale du 17 au 22 janvier. Alors que New York et Londres ont abandonné l’idée d’avoir une semaine de la mode masculine séparée, et que Milan vient de terminer sa semaine de la mode masculine avec une proposition globalement classique et commerciale, la France semble vouloir s’imposer comme la championne de la créativité Et il présente des loges peu soucieuses des contingences matérielles du commun des mortels dans des lieux époustouflants, des scénographies imaginées avec des artistes de renom.

Les marques du groupe LVMH sont particulièrement friandes d’exercice. Chez Louis Vuitton, leader du secteur, tout est superlatif. Dans l’immense loge plantée au milieu de la Cour Carrée du Louvre, les 1 200 convives découvrent un grand appartement reconstitué, avec une Cadillac jaune garée juste à côté. La scénographie, comme le court métrage projeté sur les murs, a été conçue par les réalisateurs français Michel et Olivier Gondry. La voiture sert de podium à la pop star Rosalia, qui tient le micro tout au long du défilé.

Entre le décor et la performance, pas facile de se focaliser sur les vêtements, mais la collection pléthorique retient l’attention. Les membres du studio qui avaient travaillé avec Virgil Abloh, l’ancien directeur artistique tombé malade en novembre 2021, poursuivent leur touche poétique et malicieuse : robes brodées de lettres d’amour manuscrites, manteaux ornés de pommes colorées, vestes de cérémonie déconstruites, vestes de moto ajustées. ..

KidSuper designer Colm Dillane, invité à collaborer cette saison, a imaginé des motifs pixélisés, des robes brodées qui ressemblent à des tableaux surréalistes. Chaque pièce porte le nom Louis Vuitton, un logo, ou le damier iconique de la marque, comme un look tout denim recouvert de « LV » en strass, plus lumineux qu’une boule disco.

Saint Laurent revisité par Dior

On retrouve le même faste chez Dior. Devant la tente XXL déployée aux Tuileries, une foule en délire accueille les membres du groupe de K-pop BTS. A l’intérieur, les neuf cents invités ont également droit à un film projeté sur les murs, où les acteurs Robert Pattinson et Gwendoline Christie (également dans la salle) lisent des extraits du poème de T. S. Eliot La Terre Vaine, tous mis en scène par Baillie Walsh et la musique de Max Richer. Ce flot de luminaires converge vers un seul but : mettre en lumière le travail de Kim Jones inspiré de la collection qu’Yves Saint Laurent signe en 1958 pour Dior, dont il est styliste jusqu’en 1960.

« J’ai voulu travailler sur l’idée de régénération et de renouvellement cette saison, en regardant les archives, notamment la transition entre Monsieur Dior [décédé en 1957] et Monsieur Saint Laurent. Dans la collection 1958, il y a une nouvelle forme de détente, en particulier à travers le tailleur, c’est une silhouette plus douce », explique Kim Jones, dont on retrouve la signature à travers les broderies délicates, les couleurs pastel, les pulls drapés comme des toges, des matières très luxueuses. randonnée sous la pluie.) L’héritage saint-laurentien est plus implicite, avec des costumes taillés dans des matières douces ou un manteau de tweed à col cravate.

Yves Saint Laurent n’est plus de ce monde depuis 2008, mais la maison qui porte son nom continue d’exister au sein du groupe Kering, le concurrent de LVMH. Cette saison marque la première fois que Saint Laurent organise un défilé homme à Paris depuis qu’Anthony Vaccarello a été nommé directeur artistique en 2016, et c’est une arrivée remarquée. L’exposition a lieu à la Bourse de commerce, qui abrite la collection d’art de François Pinault, le fondateur de Kering.

Dans la rotonde centrale repensée par l’architecte Tadao Ando, ​​sous la verrière, le musicien Paul Prier et Charlotte Gainsbourg alternent sur un piano à queue laqué noir. Cette couleur domine également la collection, frappant avec une élégance qu’aucun sweat à capuche ne peut déranger. Il n’y a pas de baskets en vue, seulement des chaussures à talons bas. Soie, cachemire, satin et velours sont utilisés comme matières premières pour des capes, des blouses ascot, des pantalons slim à taille ceinturée…

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Les hommes de Saint Laurent ressemblent à des dandys d’un autre temps : Anthony Vaccarello cite Jacques de Bascher, prince des nuits parisiennes des années 1970, parmi ses sources d’inspiration. « Je voulais élever le vêtement pour homme au même niveau que celui pour femme, et j’ai le sentiment d’y arriver désormais », confie le créateur.

Paris, source d’inspiration

C’est sous le doré Hôtel d’Evreux, place Vendôme, que Grace Wales Bonner déroule sa partition, sur fond de destins d’artistes du XXe siècle inspirés par Paris : James Baldwin, Joséphine Baker et le Maharajah d’Indore. Le trompettiste de jazz primé Hermon Mehari accompagne le défilé dans des costumes en soie co-conçus avec le tailleur de Savile Row Anderson & Sheppard, vestes à col montant cousues de coquillages, robes et pulls finement tricotés, et vestes étudiantes estampillées « Sorbonne 56 », évoquant le premier congrès des artistes et écrivains noirs, qui s’y tenait cette année-là, à l’Université de Paris.

Apprenti danseur dans son enfance, Alexandre Mattiussi, le fondateur de l’AMI, offre à ses invités une opportunité rare : monter sur scène à l’Opéra Bastille, où il fait défiler ce qu’il présente comme un exercice de comptage. « J’ai voulu recommencer avec humilité, comme si cette collection était la première, plaide-t-il. Je me suis purifié autant que j’ai pu. Connue pour ses basiques flatteurs, elle propose des déclinaisons de gris, beiges, crèmes et sarcelles, à peine réveillées par des pièces brodées de cristaux et des mules pointues. Le résultat, raffiné au point de risquer un certain insigne, s’accompagne de la présence de Charlotte Rampling, qui clôture le défilé dans une grande robe marine, et de la prestation live du chanteur Moses Sumney.

Chez Kenzo, c’est un quatuor qui reçoit les tubes des Beatles que Nigo a placé en majesté à la Salle Pleyel, devant son public d’amis stars venus l’applaudir, de Pharrell Williams à Burna Boy. La bande-son entraînante revigore la troisième collection du japonais, toujours fasciné par les débuts colorés de Kenzo Takada, qu’il tente à nouveau de charmer. Malgré un constat souvent trop patchwork, certains hits survivent, comme les vestes façon arts martiaux, les bombers en jean, les cardigans structurés, les sacs demi-lune… La silhouette Kenzo imaginée par Nigo, moins improbable que lors de ses deux premiers tests . , commence à prendre forme.

Celui de Jonathan Anderson, chez Loewe, est assurément mature. « Pour moi, le salon doit devenir un pur laboratoire de création, sans engagement », dit-il. Après avoir fait pousser de l’herbe et greffé des tablettes tactiles à son prêt-à-porter la saison dernière, il dessine cette fois un vestiaire entre vêtements et audace sculpturale, s’inspirant notamment des peintures Renaissance et contemporaines de Julien Nguyen, dont les toiles reproduites servent de décors au défilé. .

Les chemises texturées sont taillées dans du vélin, cette toile parcheminée connue des artistes plasticiens d’antan ; les gaines qui semblent bouger sur le corps sont en fait moulées en cuivre ou en acier ; les vestes de costume restent raides et les manteaux semblent bulbeux, tandis que des ailes d’archange en cuir poussent sur le dos des jeunes hommes aux yeux blancs ou rouges. « J’en suis à un point où je veux développer la matérialité des pièces entre sensualité et dureté, et radicaliser la silhouette », explique Anderson.

Alors la mode est-elle un art comme un autre ? Cette idée a été portée à son paroxysme avec la performance du plasticien américain Daniel Arsham à la galerie Perrotin. Certains vêtements recouverts de plâtre mêlés à des statues ; l’artiste les a libérés en déchirant leur enveloppe, puis a habillé les mannequins de chemises encore à demi fossilisées. L’histoire ne dit pas si elle est confortable à porter, mais cet événement parachève la consécration de Paris comme ville à la créativité débridée.