La « désindustrialisation » française, un concept qu’il faudrait lier

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Ancien directeur de l’Ecole des Ponts et Chaussées, l’économiste Pierre Veltz relativise l’importance des délocalisations dans la part des pertes d’emplois en France. Et au lieu de tout miser sur « un rapatriement à grande échelle des usines qui ont migré à l’autre bout du monde », il faut, selon lui, de toute urgence « développer de nouvelles activités, prendre des positions stratégiques dans les chaînes de valeur, y compris les maillons logistiques , et réduire notre dépendance ». Article du site The Conversation.

Pierre Veltz, Ecole des Ponts ParisTech (ENPC)

Le débat industriel actuel est dominé par l’idée de réparer un passé qui a mal tourné : délocalisation, réindustrialisation, retour au Made in France ou au Made in Europe. Ces termes sont ambigus. La délocalisation ne peut pas consister essentiellement à ramener des activités que l’on délocaliserait en Chine ou ailleurs en France ou en Europe. Par ailleurs, les délocalisations au sens strict du terme – je ferme l’usine et transfère son activité ailleurs – ont été peu nombreuses. Et ils pèsent un peu plus dans la balance des emplois perdus.

Ce qui s’est passé avec la mondialisation, c’est une réorganisation complexe des chaînes de valeur, où la part des activités exercées en France par les entreprises d’assemblage, leurs sous-traitants et leurs fournisseurs a diminué, plus ou moins fortement selon les cas, allant parfois jusqu’à la quasi-zéro, comme dans certains secteurs de consommation. (Le made in France, selon l’INSEE, représente 81% de la consommation française totale, mais seulement 36% des biens industriels).

Les grandes entreprises françaises ont activement joué ce jeu de la mise en place de chaînes de valeur à l’international pour réduire les coûts et satisfaire des marchés en croissance. Il existe donc une économie offshore française très importante. Les entreprises françaises emploient environ six millions de personnes à l’étranger, dont plus de la moitié dans les services. L’industrie allemande, située dans des niches à plus forte valeur ajoutée, a au contraire favorisé les exportations depuis son territoire. Elle est donc très sensible au coût de production sur ce territoire national, comme on le voit aujourd’hui avec l’énergie.

Nouvelles articulations

Beaucoup reste à faire pour rétablir la production sur le sol national (et européen), notamment des biens de consommation courante. Mais l’enjeu n’est pas d’organiser un rapatriement à grande échelle des usines qui ont migré à l’autre bout du monde. Il s’agit de développer de nouvelles activités, de prendre ou reprendre des positions stratégiques dans les chaînes de valeur, notamment les maillons logistiques (notamment portuaires) et de réduire notre dépendance.

Pour cela, il faut d’abord comprendre une nouvelle géographie de la valeur et de l’indépendance, qui ne soit pas simplement supérieure à celle de la production physique. Il faut regarder l’avenir autrement que dans le rétroviseur. Ce qui apparaît sous nos yeux est bien sûr une toute autre conjoncture (néoprotectionnisme, pandémie, Ukraine). Mais ce sont aussi des transformations profondes, beaucoup moins visibles, des modes de production, notamment sous l’influence de la révolution numérique.

Ce sont de nouvelles articulations entre techniques, organisations et imaginaires qui redéfinissent ce que l’on peut appeler « l’industrie ». Il s’agit de comprendre ces nouvelles réalités qui nous éloignent de plus en plus des images conventionnelles. […]

Désindustrialisation ? Oui et non

Notre pays s’est-il, comme d’autres en Europe, « désindustrialisé » ? Bien sûr, derrière cette expression se cache la réalité, qui s’impose dans nos paysages – même si l’on remarque plus de hauts fourneaux rouillés que d’activités nouvelles, parfois très sophistiquées, qui surgissent dans le secret de caisses en aluminium banalisées aux abords de nos villes ou dans nos campagne.

Au cours des dernières décennies, notre pays a incontestablement perdu de la substance industrielle, notamment dans les secteurs des biens de consommation courante (électroménager, électronique de loisir, jouets, vêtements, etc.) qui sont désormais massivement importés, et qui seraient évidemment plus écologiques et écologiquement acceptable. il est parfois plus économique de se réinscrire dans des chaînes plus courtes.

Envoyer du bois de nos forêts en Chine pour le rendre comme meuble est absurde. De tels exemples pourraient être multipliés. Mais le chœur de la « désindustrialisation » doit être relativisé. La production industrielle sur le sol national a plus que doublé depuis les années 1970, malgré une grande poche d’air après la crise financière.

D’où viennent les baisses massives et continues de l’emploi depuis les années 1950 ? La première explication est le changement de périmètre statistique que nous venons d’évoquer, le passage des activités extérieures de la rubrique « industrie » à la rubrique « services ». Un effet purement optique, donc.

Une autre explication, et de loin la plus importante, est l’augmentation de la productivité : grâce à la mécanisation et à l’automatisation, une heure de travail produit aujourd’hui quatre fois plus qu’il y a trente ans. Troisièmement, les pertes de marché expliquent une partie de la baisse, mais probablement pas plus de 20 %. Il convient également de noter que les articles manufacturés sont, en termes relatifs, moins chers que les services. Imaginez ce que vous obtenez pour 1 000 euros si vous achetez un bien industriel sophistiqué, une voiture ou un ordinateur, dans lequel beaucoup de travail et de connaissances ont été investis, et ce que vous obtenez pour le même montant dans le domaine des services ou de la construction.

2021, année faste

L’emploi industriel, en revanche, ne décline pas dans un mouvement continu et homogène, comme un glacier qui recule inexorablement. Il est activement renouvelé, même si nous n’en sommes pas conscients. L’économiste Laurent Davezies a montré que, y compris la période la plus noire, la décennie qui a suivi la crise financière de 2008-2009, de nombreux emplois industriels ont continué à être créés dans un grand nombre de communes françaises.

De 2009 à 2019, 190 000 emplois industriels privés ont été créés dans 6 400 communes. Après l’arrêt dû au Covid, 2021 a été une année réussie, selon Trendeo. Aujourd’hui, l’hémorragie massive semble avoir été stoppée.

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Et dans le futur ? Quel sera l’effet de la guerre en Ukraine, de la hausse des prix de l’énergie, de l’affaiblissement des chaînes d’approvisionnement, du retour de l’inflation ? Il est trop tôt pour le dire. Ce qui est certain, cependant, c’est que le grand retour des travailleurs comme certains l’imaginent ne se produira pas. Les usines et les entrepôts seront de plus en plus automatisés, avec peu de personnel et des besoins de formation de plus en plus importants.

Des frontières de plus en plus floues

A terme, certains imaginent des « usines noires » qui fonctionneront en continu, jour et nuit, sans éclairage et sans autres êtres vivants que les gardiens et leurs chiens. Les emplois continueront à être créés principalement dans les services : les services aux entreprises et surtout, comme c’est le cas aujourd’hui, les services à la personne, c’est-à-dire liés aux soins, au vieillissement, au commerce et au e-commerce, à la sécurité, aux loisirs, etc.

C’est une situation paradoxale. D’une part, il est mille fois juste de vouloir rétablir les activités de production au niveau local, pour plusieurs raisons : l’effet écologique positif des circuits courts ; l’impact des vagues sur le reste de l’activité ; formation dans les territoires; moins de dépendance aux caprices des longues chaînes d’approvisionnement. En revanche, il faut être conscient du fait que les impacts sur l’emploi seront majoritairement indirects et resteront limités.

La réalité est que les frontières entre le monde des services, les industries manufacturières et le monde numérique sont de plus en plus floues et poreuses. De nombreux services fonctionnent exactement comme des industries (télécommunications, énergie, services urbains). La production matérielle, quant à elle, mobilise d’innombrables services (communications, informatique, maintenance technique, sans oublier des services plus banals comme l’immobilier, le nettoyage, la restauration, etc.).

Quand on additionne ces activités qui composent le « cœur productif » de l’économie (hors services aux personnes), on arrive à une part de la production nationale qui oscille entre 30 et 40% (je dois ce calcul à l’économiste Olivier Passet) , bien supérieure à celle généralement avancée par les discours de désindustrialisation .

De l’acier aux« solutions-acier »

L’évolution la plus importante concerne ce que l’on appelle dans le langage managérial les « business models » ou les « modèles économiques ». À mesure que les services s’industrialisent, l’industrie devient de plus en plus « axée sur les services ». En tant que consommateurs, nous avons de plus en plus affaire à des mélanges de biens et de services, des services qui incluent des biens et vice versa.

Les services disponibles via votre smartphone illustrent cette fusion. L’économiste Michèle Debonneuil a parlé du secteur « quaternaire », combinant le secondaire et le tertiaire. Les fabricants ne vendent plus de matériaux, d’objets, de systèmes de matériaux. Ils vendent des fonctionnalités, des solutions, des performances, des expériences. La sidérurgie ne vend plus de l’acier, mais des « solutions sidérurgiques » plus ou moins spécifiques à tel ou tel usage.

Dans l’aviation, les motoristes vendent des heures de vol et de la maintenance moteur. Michelin facture les kilomètres parcourus pour les camions, les atterrissages pour les avions. Philips vend des lumens, des services d’éclairage garantis pour les commerces, les aéroports, et non plus (seulement) des ampoules. Ce schéma est depuis longtemps courant dans les secteurs professionnels (B to B : business to business). Cependant, il est en train de s’étendre lentement mais sûrement vers les secteurs du grand public.

Ce développement n’en est qu’à ses balbutiements, mais il va fondamentalement changer notre économie. Cela pourrait se résumer à un passage d’une économie des objets à une économie d’usage – souvent accompagné d’un passage d’une économie de propriété à une économie d’accès. Prenons l’exemple du voyage. L’économie des transports a longtemps été centrée sur l’objet automobile et la propriété de cet objet, symbole d’accès à la modernité. Elle s’oriente désormais vers une économie de la mobilité. Ce qui est important pour vous ou pour moi, c’est la facilité et la souplesse des mouvements, quelle que soit la méthode utilisée.

Les jeunes des zones urbaines possèdent déjà de moins en moins de voitures, et la gamme de services proposés sous le terme « MaaS » (Mobility as a Service) s’élargit. Les ventes de voitures plafonnent, mais les services de location à plus ou moins longue durée se développent rapidement. Certains prédisent que posséder une voiture en ville sera bientôt aussi démodé que d’y garder un cheval !

Cette économie de la mobilité, on le voit, s’inscrit dans un univers plus complexe que celui de la construction automobile. Tout d’abord, une complexité d’une autre nature. En effet, s’il est incroyablement difficile de produire en série un objet aussi compliqué qu’une voiture, le nouveau défi pour les constructeurs est bien différent : s’intégrer dans l’économie de la ville et du territoire, c’est-à-dire faire face à la complexité de la société, loin du monde fermé et contrôlé de l’usine.

Pour tous les acteurs, l’enjeu est de passer d’oppositions rigides entre transports en commun, modes doux et automobile à une nouvelle vision dans laquelle la voiture devient une variante des transports en commun, grâce au partage et à la mutualisation des usages (autopartage, usage partagé). […]

Cette transition vers des modèles de services est-elle bonne pour l’environnement ? A priori oui, car si je vends un service basé sur un objet, j’ai intérêt à ce que l’objet soit le plus durable possible. Si je vends des kilomètres, c’est dans mon intérêt que mes pneus durent. Tout un courant de pensée appelé « feature economy » s’est développé autour de cette idée. C’est une voie intéressante. Mais l’expérience montre qu’il ne s’agit pas d’une solution miracle.

Ce texte est extrait du livre « Bifurcations : réinventer la société industrielle par l’écologie ? » de Pierre Veltz, publié aux Éditions de l’aube en octobre 2022. Sous-titres ajoutés par les éditeurs.

Pierre Veltz, Professeur émérite, Ecole des Ponts ParisTech (ENPC)

Cet article est republié de The Conversation sous une licence Creative Commons. Lire l’article d’origine.