La vie à crédit : Conversation avec Anaïs Albert

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Dans son livre La Vie à crédit, Anaïs Albert propose une histoire sociale de la consommation ouvrière à la belle époque. Une approche qui permet de lever les écrans de fumée du passé et de questionner la réalité des pratiques populaires et les facteurs qui les ont favorisées.

Anaïs Albert est historienne et maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Paris. Elle a soutenu en 2014, sous la direction de Christophe Charle et Anne-Marie Sohn, une thèse sur la consommation de la classe ouvrière à Paris de 1880 à 1920, qui a fait l’objet d’une publication aux Éditions de la Sorbonne.

Propos recueillis par Julien Lucchini

RetroNews : Votre livre s’ouvre sur une observation. A la belle époque, la consommation ouvrière faisait déjà l’objet d’un intérêt contemporain, mais à travers des enquêtes que vous qualifiez de « moralisatrices ».

Anaïs Albert : C’est bien à travers ces études, menées notamment par des réformateurs catholiques, que je suis entrée dans le sujet, au début de mes recherches, mais aussi avec l’idée véhiculée par les discours révolutionnaires selon lesquels la classe ouvrière ne consomme pas. Mais j’ai remarqué que c’était tout le contraire.

Je me suis rendu compte que les discours diffusés avaient en commun de véhiculer une vision morale de la consommation : l’un, d’inspiration catholique, croit qu’elle fait perdre, qu’elle accentue le vice ; l’autre, issue des classes socialistes et ouvrières, pointe le risque de gentrification et d’aliénation du champ de bataille. Mais un troisième discours doit être pris en compte, celui de la sphère économique : désormais, pour des raisons évidentes, c’est le seul qui ne voit pas la consommation de la classe ouvrière comme un problème et c’est finalement celui qui décrit comment mieux .

On voit aussi la pérennité de ces discours, nourris au XXe siècle (citons entre autres les travaux de Jean Baudrillard ou d’Henri Lefebvre), que l’on retrouve encore aujourd’hui et qui reposent tous sur le principe que les classes populaires ne seraient pas savoir bien consommer. On le retrouve par exemple dans une partie du discours écologique sur la décroissance.

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Vous avez mentionné les écrans de fumée et les discours prononcés pendant plus d’un siècle. Familier avec l’idée d’une « société de consommation », on pense souvent par réflexe au « superflu ». Mais que consommons-nous réellement à la Belle Époque ? Quels biens acquérons-nous et pourquoi ?

Dans la classe ouvrière, le premier bien recherché est avant tout le mobilier. Et cela pour une raison très simple : être propriétaire est la porte d’entrée incontournable vers l’habitat individuel et permet de sortir de la garniture. Posséder des meubles, c’est dire au propriétaire que vous êtes solvable – il est aussi légalement le garant en cas de loyer impayé. C’est le signe social de la respectabilité.

Ensuite, il y a d’autres biens qui suscitent l’envie dans un second temps, comme l’armoire à glace (« workers’ dream »), des fauteuils, des éléments de décoration… Et enfin, pour les plus riches, il y a bien sûr le vélo. Je dis pour les plus riches, car à la belle époque c’était extrêmement cher : environ six mois de salaire pour un ouvrier. L’objet lui-même est vanté et promu en grande pompe, y compris dans les magasins. Il y a donc une piste cyclable à Dufayel…

Vous parlez de la belle époque comme d’une période où la consommation de la classe ouvrière a vraiment augmenté. C’est à cause de quoi ?

Tout d’abord, on constate une légère augmentation des salaires à Paris. Et dans cette période, les premiers embryons de protection sociale sont également créés, y compris dans le domaine de la maladie ou de la retraite.

Mais ce qui change la donne, c’est surtout le développement du crédit. Il faut souligner qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un changement de pratique, mais plutôt d’un changement d’échelle. D’autant plus qu’il sert désormais à l’achat de biens neufs (meubles, vêtements). Cela va de pair avec un nouveau système appelé ‘ventes à tempérament’ ou ‘ventes par abonnement’. Pourtant, ce système, développé notamment par les grands magasins Dufayel, fonctionnera très bien.

Enfin, le développement de la publicité jouera également un rôle.

Qu’en est-il de l’usage de la publicité à la belle époque ? De quoi se vante-t-elle et comment ?

La publicité existe déjà et en termes de formes, la plus ancienne est celle du catalogue. Les encarts dans la presse sont également nombreux, qui prennent des formes différentes : ils mettent parfois en avant un objet ou rendent compte de l’organisation de « journées », comme les journées « noir et blanc » où les biens de première nécessité (le charbon) sont mis en avant. et d’autres, plus luxueuses (vaisselle, surtout pour les blancs).

Mais la grande nouveauté en matière de publicité va être mise en place par les magasins Dufayel : c’est l’affichage. Dans ce cas, Georges Dufayel signe un contrat avec la Ville de Paris et achète les droits d’affichage sur les murs des hôpitaux, palissades, etc. La pratique a fait scandale et on a vu fleurir des discours selon lesquels tout cela mars Paris. Les affiches elles-mêmes laissent peu de place à l’illustration (contrairement aux autres grands magasins) et sont purement typographiques.

La publicité comprend également les chromos, ces images qui sont destinées à être collectées et largement diffusées, généralement aux enfants.

Enfin, pour en revenir aux annonces presse, il ne faut pas se focaliser uniquement sur les encarts des dernières pages des journaux. En effet, on voit se développer des pratiques publicitaires cachées, qui prennent parfois la forme d’histoires centrées sur le client : par exemple, la « bonne ménagère » qui a hâte de trouver du charbon à bon prix sait où le trouver et peut donc aller chez la boutique Au Bon Génie. Pourtant, cette histoire, publiée dans Le Petit Journal, s’inscrit dans la même campagne publicitaire que l’annonce des « journées noir et blanc », dont j’évoquais tout à l’heure.

Il existe d’autres canaux par lesquels passe la publicité déguisée, notamment par le biais d’articles tellement élogieux qu’ils sont publicitaires. Ou d’une autre manière, plus inattendue. C’est le cas, par exemple, dans les colonnes de L’Humanité. Car si Jean Jaurès, dans son article fondateur de 1904, intitulé « Notre but », mentionne sa volonté de libérer le journal de toute forme de dépendance financière (notamment publicitaire), j’ai relevé pour la seule première année de parution pas moins de cinquante -sept publicités masquées pour les grands magasins Dufayel. Il est également intéressant d’observer la place qui leur est attribuée, puisque ces publicités déguisées sont insérées dans la rubrique … fait divers. La démarche n’échappe pas aux observateurs, et L’Humanité est fustigé pour ces encarts dans les pages de La Bataille syndicaliste.

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Les grands magasins ont été cités à plusieurs reprises, et notamment les grands magasins « à crédit » que vous mentionnez dans votre livre, comme Aux classes laborieuses ou le Palais de la nouvelle. Quels sont exactement ces magasins ? Qu’est-ce qui les différencie des grands magasins que nous connaissons encore (Galeries Lafayette, Bon Marché), et comment expliquer cette durée de vie inégale ?

Premièrement, ces magasins n’apparaissent pas en même temps. Les grands magasins « bourgeois » connaissent leur apogée dès le Second Empire et pratiquent la vente au comptant à une population aisée. Ils ont développé un modèle architectural et un principe d’organisation des magasins qui seront imités par les magasins populaires. A la fin du siècle, ceux-ci se développent au sein des quartiers populaires, c’est-à-dire hors de la ceinture boulevardière. Ils diffèrent principalement dans la pratique de la vente à crédit. En termes de taille, la plus importante de ces boutiques est Le Palais de la nouvelle, créée par Georges Dufayel. Et en fait il s’inspire en partie des codes architecturaux que j’évoquais, avec son entrée monumentale, ses voûtes, ses statues. Le lieu et sa conception reposent sur l’idée essentielle que s’y rendre est aussi un plaisir. En plus de la piste cyclable déjà citée, il y a une salle de projection avec un cinématographe (celui-ci de 1896 !), un palmarium, une salle de lecture, une salle de théâtre, une exposition sur l’histoire du meuble (la Galerie du Style), des écuries . Les visiteurs sont invités à circuler partout, y compris dans les bureaux qui sont entièrement accessibles.

Encore une fois, la grande différence est aussi l’emplacement. Car contrairement aux grands magasins « bourgeois », les magasins de crédit sont construits dans les quartiers populaires. Par exemple, Le Palais de la nouvelle est situé au pied du quartier très prisé de la Goutte-d’Or dans le 18e arrondissement.

Enfin, quant à la descendance des boutiques de crédit, leur mémoire est restée longtemps dans la mémoire de la population, même si elle s’est quelque peu perdue au fil du temps. Quant à la disparition de ces boutiques, elle est simplement due à l’effondrement du modèle économique de la vente à crédit, avec plusieurs périodes d’inflation (en 1917, 1919, 1925) entraînant l’annulation des dettes et donc des faillites massives pour ces entreprises.

Quels discours voit-on dans la presse à propos de Dufayel et de sa boutique ?

Premièrement, il y a une part importante d’articles très plébiscités (n’oublions pas que Dufayel autofinance un certain nombre de titres). Mais en même temps, on dresse souvent de lui un portrait peu flatteur, le dépeignant comme un mégalomane. Il apparaît surtout comme un exploiteur, le croque-mitaine qui fait cracher sou après sou au berceau la classe ouvrière. Il est également décrit comme corrompu et corrompu (il s’est lié d’amitié avec Waldeck-Rousseau).

Quant au lieu lui-même, il est souvent décrit comme un lieu de très mauvais goût, ce qui ne manque pas de faire douter, car il n’est pas très différent des grands magasins qui font l’unanimité…

Qu’en est-il de la consommation de la classe ouvrière ? Quand vendre à crédit ?

Il est peu question de crédit dans la presse, sauf dans des cas très particuliers. Par exemple, en 1895, certains articles font écho à un projet de loi visant à réglementer et encadrer cette pratique. Et les discours que l’on voit fleurir sont encore majoritairement des discours moralisateurs. Le seul qui s’oppose à ces discours – même s’il finit par voter la loi en question – est Jean Jaurès.

On note également la présence d’un discours profondément genré, qui tend à souligner le caractère féminin du crédit. D’un point de vue sociologique, il est vrai que les femmes en particulier en dépendent. Mais si le discours des élites tire des conclusions sur la « naïveté » des femmes, déplore leur « frivolité », les accuse même carrément de mettre en péril les finances du couple en cachant leur culpabilité à leurs maris, alors il en va autrement dans la réalité quotidienne. Le fait que tant de femmes soient endettées éclaire la division du travail au sein des couples. De plus, dès lors que la vente implique des achats substantiels, le recours au crédit cesse d’être une pratique féminine pour devenir une démarche conjugale.

L’accent a été mis sur l’aspect transactionnel. Mais qu’en est-il de la vie des objets ?

Il faut distinguer le nouveau monde de la consommation populaire et la persistance de pratiques déjà anciennes. Au-delà du strict achat et de l’observation de la vie réelle des objets, on peut s’interroger sur leur usage et leur usure. On touche bien sûr aux limites des sources, mais ce qui ressort c’est que les objets acquis ont une longue vie sociale, ils passent de main en main. Au sein de la classe ouvrière de la belle époque, les consommateurs ouvriers n’ont jamais perdu de vue la valeur d’usage : on rafistolait, on réparait (l’expression « user » prend tout son sens). Il y a un savoir-faire manuel qui entre en jeu – n’oublions pas que ce sont les membres de ces classes populaires qui produisent ces objets en amont. Nous avons une relation avec des objets dont nous connaissons la valeur des choses.

Et lorsque les objets ont enfin pris vie et semblent irrécupérables, ils sont remis au chiffonnier.